Grégor Puppinck : « l’affaire Noelia révèle un glissement profond de l’euthanasie »
L’affaire Noelia continue de soulever une émotion considérable bien au-delà de l’Espagne. Alors que cette jeune femme a été présentée par de nombreux médias comme le symbole d’un « libre choix » en faveur de l’euthanasie, de nouveaux éléments jettent une lumière plus sombre sur les conditions dans lesquelles la procédure s’est déroulée. Interrogé à ce sujet, Grégor Puppinck, docteur en droit et directeur du Centre européen pour le droit et la justice, met en garde contre les dérives d’un système où l’euthanasie pourrait glisser vers une logique utilitariste, jusqu’à l’incitation au don d’organes.
D’abord, il évoque les pressions qui auraient entouré la famille de Noelia. Il rapporte ainsi : « Je connais bien Me Polonia Castellanos, qui est l’avocate et présidente de l’association Abogados Cristianos, qui représente les parents de Noelia. Elle m’a confirmé que la mère, qui souhaitait repousser l’euthanasie de sa fille, avait subi une pression exercée au sein de l’hôpital pour qu’elle arrête les poursuites judiciaires. Car en réalité, les organes de sa fille étaient déjà promis, il ne fallait donc pas retarder la procédure. »
Puis il décrit la réalité économique qui entoure les transplantations. Selon lui, « celui qui est prélevé ne vend pas ses organes et ne touche pas d’argent. Celui qui reçoit ne paye pas. Mais par contre, tous les intermédiaires de la transplantation participent à des transactions financières. L’hôpital qui fournit les organes reçoit de l’argent ; de même celui qui réalise la transplantation. Les sommes peuvent atteindre des centaines de milliers d’euros par organe. Les organes n’ont pas la même valeur selon qu’ils sont prélevés sur le cadavre d’une personne ou sur une personne en mort cérébrale. Il est beaucoup plus intéressant au cours de la procédure d’euthanasie, car les organes sont de meilleure qualité. »
- Puppinck pointe ensuite de possibles conflits d’intérêts : « L’association espagnole pro-euthanasie DMD, qui est l’équivalent de l’ADMD chez nous, a des membres qui sont à la fois dans les comités prenant les décisions de l’euthanasie et dans les comités de gestion des transplantations. Cela signifie que les militants de l’euthanasie sont présents dans tout le circuit de décision relatif à l’euthanasie et à la transplantation. »
Et il prévient que cette dynamique n’est pas étrangère à la France. « En France, l’ADMD est aussi en train de faire une politique d’entrisme. Elle est présente dans plus de 200 institutions médicales et affirme se tenir prête à faire appliquer la loi, avec ses médecins et avocats militants. »
Pour Grégor Puppinck, le danger est particulièrement grand pour les personnes psychiquement fragiles. Il le dit sans détour : « Pour une personne, effectivement, qui est fragile au plan psychique et dans la vie, comme cette pauvre Noelia, qui a subi un calvaire et qui était suicidaire, si on lui dit que ses organes peuvent être utiles, cela peut ajouter une incitation à l’euthanasie. On donne un sens à la mort lorsque la vie, elle, semble ne plus en avoir. »
Au fond, explique-t-il, cette logique repose sur une certaine conception de l’homme, résumant ainsi la vision qu’il critique : « Les promoteurs de l’euthanasie, souvent matérialistes et utilitaristes, opposent la volonté et le corps et sont convaincus que la volonté doit primer l’existence physique. […] Ils estiment que le corps n’est pas la personne, mais qu’il n’en est que le support matériel. […] Le corps n’est qu’une machine [… ] : s’il n’est plus bon, il faut pouvoir s’en libérer et y puiser des pièces détachées. »
L’affaire Noelia, selon lui, n’est donc pas un accident isolé, bien au contraire : « Je dirais plutôt que c’est un arbre précurseur… », met-il en garde.
Il y voit même une révélation brutale de la véritable portée de ces lois. « Les promoteurs de l’euthanasie sont toujours en train d’essayer de faire croire que c’est une loi extrêmement encadrée, réservée aux personnes qui sont déjà au seuil de la mort. Mais pas du tout. […] On leur a dit que c’était une loi d’euthanasie pour les grabataires. Et en fait, non, c’est une loi de sortie de vie pour les personnes qui sont le fruit de l’échec de la société. »
Enfin, le spécialiste en droit rappelle une conséquence majeure du texte débattu en France.
« En France, avec la proposition de loi actuelle, les parents seraient privés de toute possibilité d’exercer un recours contre la décision du médecin d’autoriser l’euthanasie. Ils auraient même pu ne pas être informés. »
Et de conclure en élargissant la réflexion : « Disons que le respect du corps et des morts, c’est quand même le propre de l’humanité… ».
Adèle Cottereau
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