Face à la menace de l’euthanasie, l’éloge du grand âge
Essayiste et rédacteur en chef à Valeurs Actuelles, Laurent Dandrieu propose dans sa tribune « Petit éloge de l’âge » une réflexion forte sur ce que révèle, en profondeur, le débat sur l’euthanasie.
Sous le vocabulaire rassurant de la liberté, de l’autonomie ou de la dignité, il voit s’installer une vision redoutablement appauvrie de l’homme, où la vieillesse ne serait plus perçue comme un temps de maturité et de transmission, mais comme un déclin inutile. Son texte prend ainsi le contre-pied d’une époque fascinée par la performance, la maîtrise et l’indépendance absolue.
D’emblée, Laurent Dandrieu met au jour le présupposé anthropologique des partisans de l’euthanasie : « Pour les tenants de l’euthanasie, le seul critère d’une vie bonne, digne d’être vécue, serait la maîtrise de soi, entendue comme la capacité de l’esprit à plier le corps à ses volontés : ce qu’ils appellent l’autonomie. »
« La dignité cesserait là où commence la dépendance, lorsque le corps commence à vous lâcher suffisamment pour que l’on ait besoin d’autrui afin d’accomplir certains gestes du quotidien », relève-t-il. Avec cette logique, la vieillesse est aussitôt dévalorisée.
Laurent Dandrieu résume cette vision avec force : « Dans cette optique, la vieillesse ne serait qu’une obsolescence programmée […], une longue pente descendante, une dégringolade depuis cet état optimal connu comme “la force de l’âge”, où le corps est à l’acmé de sa forme et de sa puissance, jusqu’à l’état de grabataire. »
Mais à cette réduction biologique s’ajoute, selon lui, une autre dérive, qu’il nomme clairement : « À cette vision dépréciative de la vieillesse, vue comme un pur processus de dégénérescence physique, s’ajoute une vision utilitariste : sorti du circuit économique, réduit à une improductive vie de loisir, le grand âge serait un temps d’inutilité sociale, qui pèserait sans profit sur les comptes de la nation. »
L’auteur note d’ailleurs que cette logique est rarement assumée frontalement.
Pourtant, elle traverse le débat. « Tout cela est bien rarement exprimé et assumé publiquement, mais se lit facilement entre les lignes des raisonnements des enragés de la “fin de vie” », écrit-il sans détour.
Or Laurent Dandrieu refuse précisément que le grand âge soit réduit à la seule faiblesse.
Il rappelle d’abord une vérité anthropologique élémentaire : la dépendance n’est pas une anomalie réservée aux vieux. Elle appartient à la condition humaine. Mais il va plus loin encore en invoquant une autre forme de liberté, plus profonde que la simple autonomie physique.
C’est ici l’un des passages les plus justes de son texte. Il évoque « une autre autonomie que l’autonomie physique, qui a plutôt tendance à croître avec l’âge : c’est celle de la vie de l’esprit ».
Et il en décrit les fruits avec une grande finesse : « Converser intimement avec une personne âgée, c’est souvent avoir l’occasion de s’émerveiller d’une liberté intérieure rafraîchissante, d’une forme de jeunesse spirituelle qui ne s’embarrasse plus, parce qu’il n’est plus temps, des interdits, des convenances, du qu’en-dira-t-on. »
Cette approche de la vieillesse tranche radicalement avec la mentalité contemporaine.
Loin d’y voir seulement une perte, Laurent Dandrieu y reconnaît un temps de vérité. Il écrit : « Plus encore, l’approche de la mort est l’occasion pour beaucoup d’un profond retour sur soi, de porter sur l’existence un regard de vérité qui fait fi, enfin, des faux-semblants de la comédie sociale. »
On comprend alors pourquoi une époque fascinée par elle-même supporte mal la présence des anciens. Laurent Dandrieu l’explique en des termes très suggestifs : « Ce n’est évidemment pas un hasard si ce sont les époques “progressistes”, ces époques dominées par ce “provincialisme du temps” dont parlait T. S. Eliot qui les pousse à se croire supérieures à toutes celles qui les ont précédées, qui sont les plus enclines à dédaigner l’expérience du grand âge. »
L’auteur de la tribune ne prétend pas pour autant idéaliser mécaniquement la vieillesse.
Il prend soin de préciser : « Oh certes, l’âge ne fait pas mécaniquement le sage, et tous les vieillards ne sont pas philosophes par la grâce de l’état civil. » Mais cela n’enlève rien à l’essentiel : « Tous sont néanmoins porteurs d’une densité historique et humaine dont il y a quelque chose à apprendre et dont nos sociétés sont bien folles de se priver. »
Cette formule touche juste. Car l’enjeu n’est pas simplement moral, il est civilisationnel.
Laurent Dandrieu décrit les personnes âgées comme « autant de maillons à la chaîne nous reliant au temps long de l’Histoire ». Puis il conclut par une image remarquable, à la fois grave et lumineuse : nous devrions les « chérir comme autant d’inestimables bibliothèques humaines, plutôt que de songer à les mettre au pilon avant qu’ils n’aient fait leur temps ».
Adèle Cottereau
Source : https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/societe/laurent-dandrieu-petit-eloge-de-lage
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