« Rendre la mort légale, c’est lever l’interdit de tuer »
Alors que le projet de légalisation de l’euthanasie continue de fracturer le débat public français, la philosophe Bérénice Levet nous livre une tribune puissante sur les conséquences anthropologiques et morales d’un tel basculement. Dans ce texte publié dans les colonnes du Figaro, elle ne voit pas seulement une réforme juridique ou sociétale, mais une rupture de civilisation qui changerait profondément notre regard sur la vie humaine, la fragilité et la mort.
Dès les premières lignes, Bérénice Levet décrit l’image qui la hante depuis l’ouverture de ce débat : « Voter cette loi, c’est confier à de simples mortels et, en l’occurrence à des médecins, des êtres voués au service de la vie – ils en ont fait le serment -, le rôle et le pouvoir exorbitant de l’ultime déesse, Atropos, celle à qui revient l’âpre tâche de trancher, avec ses fatals ciseaux, le fil de la vie. »
« Légaliser l’acte létal, c’est reconnaître aux hommes une prérogative que, dans leur grande sagesse, l’Antiquité et les religions avaient réservée aux dieux ! », ajoute-t-elle.
Pour la philosophe, la revendication euthanasique s’inscrit dans une logique plus large de toute-puissance moderne : « L’homme moderne a été élevé au rang d’auteur et de législateur exclusif de son existence. Restait la mort qui, en toute souveraineté, sans nous consulter, a l’audace de venir nous faucher ! L’ultime résidu de fatalité ne pouvait échapper à la grande traque progressiste. »
Mais Bérénice Levet démonte surtout l’argument central des promoteurs de l’euthanasie : celui d’une prétendue liberté individuelle sans conséquences collectives.
Elle avertit : « Une fois cette dite “liberté” légalisée, comment l’infirme, le vieillard égrotant, le moribond ne se sentirait-il pas coupable de s’obstiner à vivre, se sachant, ou se regardant, comme une charge pour les siens et un coût pour la société ? »
L’auteur de la tribune poursuit avec gravité : « Comment avoir l’audace d’aspirer à persévérer dans l’existence alors même qu’il pourrait faire le choix de délivrer l’humanité de son onéreuse et… polluante présence. »
Pour la philosophe, la question dépasse de loin le cadre individuel : « Les lois que nous votons disent l’idée que nous nous formons de l’homme et d’un monde civilisé. »
« Rendre la mort légale, c’est lever l’interdit qui n’est pas que biblique mais qui est de l’humanité, et qui veut qu’être homme, c’est entendre résonner l’impératif : “Tu ne tueras point.” », affirme-t-elle avec force.
La formule la plus impactante de sa tribune résume cette inquiétude civilisationnelle : « C’est briser à jamais l’équation de l’humanité et du non possumus. »
Bérénice Levet insiste également sur les conséquences culturelles et morales d’une société qui banaliserait l’acte de donner la mort. « Comment pourrons-nous, une fois l’administration de la mort légalisée, continuer de déplorer la violence extrême dont notre jeunesse est capable ? », interroge-t-elle. Et de poursuivre : « Comment, dès lors que tuer n’est plus considéré comme substantiellement contraire à la notion d’humanité, nous montrer légitimement inquiets de l’indifférence avec laquelle des adolescents donnent la mort ? »
Bérénice Levet cite aussi le film Aimons-nous vivants, dans lequel un homme parti en Suisse pour mourir retrouve finalement le désir de vivre grâce à une rencontre humaine inattendue. Une manière, selon elle, de rappeler qu’il suffit parfois d’une présence, d’une parole ou d’une attention pour empêcher le désespoir de l’emporter. Pour elle, beaucoup de demandes de mort cachent en réalité un appel à être aimé, accompagné et retenu du côté de la vie.
La conclusion de la tribune prend alors la forme d’un appel direct aux parlementaires : « Il ne s’agit en rien de faire montre d’indifférence pour la souffrance extrême et la douleur psychique et morale de se voir empêché et dépendant, mais plutôt que de vous transformer en apprentis sorciers, consacrez et concentrez, Mesdames et Messieurs, les sénateurs et députés, toute votre énergie législative à l’extension de l’arsenal des soins palliatifs. »
Enfin, la philosophe termine par une mise en garde solennelle, en citant Montesquieu : « Même si, en toute sincérité, vous avez le sentiment que c’est un grand bien que de concéder ce droit, tremblez et retenez-vous de graver dans le marbre de la loi une décision qui change la face de l’humanité. »
Dans un débat souvent réduit à des slogans sur la liberté individuelle, cette tribune rappelle une vérité essentielle : une civilisation se définit aussi par les interdits qu’elle refuse de briser. Et parmi eux, celui qui protège la vie humaine demeure sans aucun doute le plus fondamental.
Adèle Cottereau
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