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Euthanasie : une rupture anthropologique majeur

Euthanasie : une rupture anthropologique majeur

 

Philosophe et essayiste, Bérénice Levet est l’une des voix intellectuelles qui interrogent avec le plus de force les bouleversements anthropologiques de notre temps. Dans une tribune publiée dans les colonnes du Figaro, elle voit dans la légalisation de l’euthanasie bien davantage qu’une réforme de société parmi d’autres : une rupture profonde avec l’idée même de civilisation, avec l’interdit de tuer, et avec ce qu’elle appelle, au fond, l’équation de l’humanité et du refus de disposer de la vie.

Dès les premières lignes, Madame Levet donne à son propos une portée symbolique.
« Depuis que la proposition de loi visant à légaliser l’euthanasie occupe nos débats, une image me hante : celle des trois Parques, ces divinités de la mythologie romaine qui filent, dévident et coupent le fil de la vie des hommes et auxquelles Rubens a donné son expression la plus puissante et inoubliable dans le cycle, que l’on peut admirer au Louvre (…) », cite-t-elle.

Pour elle, voter cette loi reviendrait à remettre à des hommes un pouvoir qui ne leur appartient pas : « De fait, voter cette loi, c’est confier à de simples mortels et, en l’occurrence à des médecins, des êtres voués au service de la vie – ils en ont fait le serment -, le rôle et le pouvoir exorbitant de l’ultime déesse, Atropos, celle à qui revient l’âpre tâche de trancher, avec ses fatals ciseaux, le fil de la vie. Légaliser l’acte létal, c’est reconnaître aux hommes une prérogative que, dans leur grande sagesse, l’Antiquité et les religions avaient réservée aux dieux ! »

La philosophe inscrit ensuite ce débat dans un cadre plus large. À ses yeux, la tentation euthanasique s’enracine dans la logique moderne de maîtrise absolue : « S’attaquer à la mort était inscrit dans le projet même de la modernité. L’émancipation est notre idole ; nous avons travaillé à couper chacun des fils qui nous reliaient à des réalités autres que la nôtre ; nous nous sommes rendus maîtres et possesseurs de la nature, hors de nous et en nous : même notre identité sexuée et sexuelle relevant désormais de notre choix ! Là où étaient la loi naturelle et ses commandements, nous avons institué l’homme et ses droits. L’homme moderne a été élevé au rang d’auteur et de législateur exclusif de son existence. Restait la mort qui, en toute souveraineté, sans nous consulter, a l’audace de venir nous faucher ! »

Le discours de la “liberté”, dit-elle, ne résiste pas à l’examen : « Reconnaître légalement le droit de demander et d’obtenir la mort n’obligerait personne à en faire le choix, nous répète-t-on. Argument doublement fallacieux. D’abord, parce que, et c’est un point régulièrement rappelé dans ces colonnes : une fois cette dite “liberté” légalisée, comment l’infirme, le vieillard égrotant, le moribond ne se sentirait-il pas coupable de s’obstiner à vivre, se sachant, ou se regardant, comme une charge pour les siens et un coût pour la société ? Comment avoir l’audace d’aspirer à persévérer dans l’existence alors même qu’il pourrait faire le choix de délivrer l’humanité de son onéreuse et… polluante présence. »

Mais au-delà de cette pression diffuse, elle rappelle un point plus essentiel encore. La loi, explique-t-elle, n’est jamais neutre : « Il est un autre point, et ô combien majeur, à faire valoir contre cette thèse d’une liberté qui n’enlève rien à personne et que la réduction de la politique au rôle de servante des droits de l’individu nous a fatalement fait perdre de vue : les lois que nous votons disent l’idée que nous nous formons de l’homme et d’un monde civilisé. Ce n’est pas dramatiser à l’excès la question que de conclure à une rupture anthropologique et civilisationnelle. Rendre la mort légale, c’est lever l’interdit qui n’est pas que biblique mais qui est de l’humanité, et qui veut qu’être homme, c’est entendre résonner l’impératif : “Tu ne tueras point.” C’est briser à jamais l’équation de l’humanité et du non possumus. Et ce, qu’on croie au Ciel ou qu’on n’y croie pas. »

Si tuer n’est plus tenu pour contraire à l’humanité, alors tout vacille : « Si être digne de notre humanité – et dieu, ou diable plutôt, sait si de la dignité on nous rebat les oreilles dans cette affaire d’euthanasie -, c’est ne pas donner la mort, comment peut-on autoriser le geste létal ? Le mystère qui enveloppe toute vie humaine, et qui fonde précisément l’interdit de tuer, aura été aboli. »

Bérénice Levet pousse alors la réflexion jusqu’à ses conséquences sociales. Elle pose une question dérangeante, mais cohérente : « Partant, soyons cohérents : comment pourrons-nous, une fois l’administration de la mort légalisée, continuer de déplorer la violence extrême dont notre jeunesse est capable ? Comment, dès lors que tuer n’est plus considéré comme substantiellement contraire à la notion d’humanité, nous montrer légitimement inquiets de l’indifférence avec laquelle des adolescents donnent la mort, comme si aucune hantise, aucune conscience, ne venait retenir leur bras ? »

Parfois, suggère Madame Levet, le désir de mourir tient à presque rien, et le désir de vivre peut renaître d’une présence. Elle évoque alors le cinéma, comme pour rappeler que la culture sait souvent exprimer ce que les débats techniques effacent : la possibilité qu’un être sauve un autre par une parole, une fidélité, une main tendue.

En conclusion, elle exhorte les parlementaires à concentrer leur énergie là où l’humanité est servie : « Il ne s’agit en rien de faire montre d’indifférence pour la souffrance extrême et la douleur psychique et morale de se voir empêché et dépendant, mais plutôt que de vous transformer en apprentis sorciers, consacrez et concentrez, Mesdames et Messieurs, les sénateurs et députés, toute votre énergie législative à l’extension de l’arsenal des soins palliatifs. »

En citant Montesquieu, l’essayiste demande aux élus de trembler avant de changer la loi : « “Dans un temps d’ignorance, on n’a aucun doute, même lorsque l’on fait les plus grands maux ; dans un temps de lumières, on tremble encore lorsqu’on fait les plus grands biens”, écrivait Montesquieu. Même si, en toute sincérité, vous avez le sentiment que c’est un grand bien que de concéder ce droit, tremblez et retenez-vous de graver dans le marbre de la loi une décision qui change la face de l’humanité. De grâce, sénateurs et députés, attestez à la face du monde que la France reste un pays des Lumières ! »

Dans cette tribune, Bérénice Levet ne plaide pas seulement contre une loi. Elle rappelle qu’une civilisation se juge aussi à ce qu’elle refuse de faire, même au nom de la compassion. Et que si le “non” au meurtre cesse d’être un repère intangible, c’est toute l’idée de l’homme qui se trouve menacée.

                                       Adèle Cottereau

Source : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/berenice-levet-une-fois-l-euthanasie-legalisee-pourrons-nous-encore-deplorer-la-violence-dont-notre-jeunesse-est-capable-20260511

 

Photo: Adobe Stock

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