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Euthanasie : « Jusqu’à mon dernier souffle, je regretterai ce geste »

Alors que le débat sur l’euthanasie occupe à nouveau l’espace public, certains témoignages rappellent que derrière les concepts juridiques et les slogans compassionnels se cachent des réalités humaines d’une extrême gravité. Écrivain et journaliste, Joseph Macé-Scaron livre un récit intime et bouleversant : celui du jour où, ne supportant plus de voir sa mère souffrir, il a modifié la dose de morphine qui la maintenait en vie. Plus de trente ans après, il affirme n’avoir jamais cessé de regretter son geste.

Dès les premières lignes de son récit, il confie une impossibilité intime : « Quand as-tu perdu tes parents ? (…) je suis incapable de dire : “J’ai perdu ma mère à…” Tout simplement parce que je sais combien cette réponse est impropre. De fait, je ne l’ai pas perdue. C’est plutôt une partie de moi-même qui s’est perdue dans cette chambre de l’hôpital Gustave-Roussy, à Villejuif. » Cette chambre, il la revoit encore, avec sa mère allongée « dans son lit de douleurs » et, à sa gauche, « cet appareil à distribuer la morphine par pompe intra-veineuse ».

Il rappelle le contexte médical de l’époque : des diagnostics tardifs, des errances de cabinet en clinique, avant que le verdict ne tombe. Le cancer était en phase terminale. « Trop tard, plus aucun traitement ne pouvait être envisagé. Il ne restait que la morphine pour la soulager. » Nous sommes en 1990, avant les progrès considérables des soins palliatifs. Sa mère, âgée de 52 ans, n’est que rarement consciente.

Il décrit avec pudeur la dégradation physique de celle qui fut mannequin, restée « une très belle femme ». La souffrance n’est pas seulement physique. Elle est aussi morale. « La vision de son ventre distendu et noirci lui faisait horreur. Son apparence physique, sa lente et inexorable dégradation lui étaient, disait-elle, plus insupportables que les métastases. Elle répétait sans cesse : “Il faut arrêter !” »

À chacune de ses visites, une infirmière lui adresse la même recommandation concernant la pompe à morphine : « Surtout, n’y touchez pas ! » Un ami médecin lui explique la portée de cet avertissement : modifier sensiblement la dose, c’est mettre fin aux jours de sa mère.

Il raconte alors, sans détour, le geste posé quelques jours plus tard : « C’est ce que je fis. Le résultat fut immédiat. (…) J’avais abrogé la vie de ma maman et, soyons honnête, j’avais abrogé ma souffrance de la voir souffrir. »

Mais la douleur ne disparaît pas. Elle change de visage. « J’ignorais que cette souffrance allait être remplacée par une autre douleur qu’aucune surdose ne pourra jamais abroger. »

Le mot qu’il emploie est lourd de sens : « En commettant un tel acte : ôter la vie à celle qui me l’avait donnée, j’allais devoir vivre avec cette culpabilité permanente. De fait, je sais que, jusqu’à mon dernier souffle, je vais regretter ce geste. »

Aujourd’hui, Joseph Macé-Scaron met en garde contre les mots employés. « Non, l’euthanasie n’est pas un soin supplémentaire. Non, la pratique létale n’est pas un soin palliatif. Elle constitue une rupture majeure non seulement civilisationnelle mais aussi ontologique. » Et il conclut en révélant la blessure intime laissée par son acte : « En la pratiquant, je suis devenu un autre puisque je sais bien qu’une partie de moi-même est demeurée dans cette chambre de malade de l’hôpital Gustave-Roussy. »

Ce témoignage ne relève ni de la théorie ni de l’idéologie. Il est celui d’un homme qui rappelle, par son expérience, que l’acte de donner la mort ne s’efface pas avec le temps et qu’aucune loi ne peut abolir le poids moral qu’il laisse dans une conscience.

                                                Adèle Cottereau

 Source : https://www.france-catholique.fr/fin-de-vie-le-temoignage-bouleversant-de-joseph-mace-scaron.html

Photo: Adobe Stock

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